RETOUR SUR LE MOUVEMENT
CONTRE LA PRIVATISATION DES FACS
BILAN
La mobilisation des étudiants n’aura pas empêché la ministre Pécresse de passer en force, avec la bénédiction de l’UNEF, sur la loi d'’autonomie des facs « promise » par les tenants du consensus
libéral (PS, MoDem et UMP). Les investissements de l’'Etat promis au cours des négociations avec l’'UNEF ne changent rien au fond : l’Université qui passe sous la coupe des entreprises sera juste
un peu rénovée avec l’argent de la vente de 3% des actions de GDF.
Les grévistes ne se battaient pas uniquement contre la loi Pécresse, mais aussi contre le projet global de Sarkozy : loi Hortefeux, allongement de la durée de cotisation avant la retraite,
baisses d’impôts pour les plus riches… c'’est d’'ailleurs au plus fort de la grève des cheminots (le 16 novembre) que le mouvement étudiant atteint son apogée : 44 facs en grève avec piquets.
L’'isolement par rapport aux professeurs et aux personnels que les syndicats n'’appellent pas à l’'action, puis la répression (évacuations des facs et des piquets de grève par la police), auront
finalement raison du mouvement étudiant …partie remise ?
Adrien Nicolas
INTERVIEW
Dans le cadre de notre bilan sur le mouvement pour l'abrogation de la Loi relative aux libertés et responsabilités des universités (LRU), nous avons interviewé Catherine Curran, enseignante
et chercheuse en civilisation britannique à l'université de lettres de Rouen.
En quoi les enseignants sont-ils concernés par la réforme LRU ?
Les enseignants sont concernés par cette réforme dans la mesure où l'autonomie donne des pouvoirs renforcés au Président de l'université qui peut recruter qui il veut. Les anciennes
commissions de spécialistes destinées à sélectionner les enseignants vont disparaître pour laisser la place à des comités de sélection composés par des personnes extérieures à
l'université.
La ministre a défendu cette mesure comme étant nécessaire pour lutter contre le localisme du recrutement, mais en réalité celle-ci va surtout permettre de donner un très grand poids aux
entreprises et aux notables qui financeront les universités. Ce type de recrutement ne se fera plus seulement selon des critères académiques mais également en fonction de critères financiers
et de rentabilité.
De même, le financement des filières étant déterminé par les entreprises, certaines d'entre elles risquent de perdre leur poste de recherche. Il est même probable que certaines disparaissent
faute d'étudiant.
L'autonomie intègre une donnée de compétition entre domaines d'enseignement. Sur la base de la professionnalisation à l'issue du cursus de formation, les filières seront évaluées en fonction
de leur caractère ou non professionnalisant. Ce qui débouchera inévitablement sur des suppressions de postes dans les filières d'enseignement théorique.
Enfin, la loi prévoit que la recherche faite à l'université devra devenir rentable et compétitive, même si les critères restent peu clairs et les modes d'évaluation opaques. Il est clair que
pour la ministre il s'agit de faire disparaître tout ce qui correspond à de la recherche fondamentale, les sciences humaines seront bien entendu les premières touchées.
Tu me parlais du recrutement : qu'est-ce qui doit changer ?
La LRU s'appliquant, la ministre a décidé d'embrayer rapidement en s'attaquant directement au statut de fonctionnaire. A partir de 2009, l'agrégation et le CAPES sont supprimés. Le
recrutement d'enseignants et de chercheurs se fera sur une base contractuelle et renouvelable au bon vouloir du président de l'université.
Cette annonce est d'autant plus choquante que le nombre de maîtres de conférence reste insuffisant et qu'aucune création de poste n'est prévue. Cette mesure va instaurer la précarisation des
personnels qui vont entrer dans la profession, les postes ne seront plus permanents. En Angleterre, où ce système s'applique déjà, plus aucune recherche fondamentale ne s'effectue dans les
universités, compte tenu de l'instabilité permanente à laquelle sont soumis les enseignants, devant renouveler leur contrat tous les 9 mois.
Comment ont réagi les syndicats d'enseignants à la grève étudiante ?
A partir de la grève étudiante, fin octobre, dans mon université, certains professeurs ont appelé les syndicats pour qu'ils organisent la grève des enseignants. La direction du SNES-UP,
pourtant pour l'abrogation, s'est prononcée pour ne pas appeler à la grève, compte tenu de l'absence de cours, instaurée par le mouvement étudiant.
Ils ont privilégié une position passive couverte par la grève étudiante. Cette décision a eu de graves conséquences sur le mouvement; les étudiants restaient obligés de bloquer leur
établissement, les cours devant "théoriquement" avoir lieu.
De nombreux professeurs ont tout fait pour imposer aux directions syndicales d'appeler à la grève afin d'enlever cette pression, et de construire un mouvement interprofessionnel contre la
LRU. Les dirigeants syndicaux, en réalité, n'ont fait que reculer devant la ministre, en appelant à une ou deux journées de mobilisation, tout en continuant de négocier localement
l'application de l'autonomie.
Propos recueillis par Benjamin Lormet
INTERVIEW
Pour faire le bilan du mouvement contre la LRU, la rédaction a souhaité laisser la parole à une étudiante, Diala, en 2ème année de philosophie à Tolbiac.
Pourquoi les grévistes dénonçaient la LRU comme une loi de privatisation de l'’Université ?
Parce que des personnes privées, des entreprises acquièrent par la LRU un pouvoir décisionnel en terme de pédagogie au sein des facs et de leurs instances en contrepartie d’investissements
financiers, dans un contexte de désengagement de l'’Etat.
Pourtant, l’UNEF avait signé …...
Face à des structures institutionnelles chapeautant les luttes, comme l’'UNEF ou les syndicats dits « représentatifs » des salariés, on a deux choix : les laisser négocier en notre nom sans
aucune garantie, ou décider démocratiquement de notre organisation et de nos modalités d'’action. L’UNEF, issue de la social-démocratie, ne veut pas de mouvements sociaux auto organisés, elle
tente (sans succès cette fois) de canaliser les mouvements sociaux.
Raconte nous comment tu as vu la lutte sur Tolbiac :
Ce sont des personnes issues des mouvements anti-CPE et du mouvement lycéen de 2005 qui ont eu le réflexe de s’auto organiser au sein d’un comité de mobilisation qui rassemblait de plus en plus
largement, au cours des semaines après la rentrée, en posant la question de la lutte à mener. L'’euphorie du démarrage de la lutte a renforcé la cohésion collective et nous a poussé à organiser
la convergence des luttes, notamment avec les cheminots en grève qui sont venus à plusieurs de nos AG. C'’était aussi dû à l’influence de courants politiques non réformistes. Dès le 30 octobre,
le mouvement s'’annonçait dur sur Tolbiac : vote de la grève avec piquet (appliqué et reconduit à partir du 31). La présidence de Paris 1 a répliqué par la répression systématique : refus
d’amphi, vigiles privés, fermetures administratives pour intimider et empêcher les assemblées de discussion politique.
Quelles luttes à venir ?
Il faut maintenant renforcer le lien entre monde du travail et université en terme d’'action et de réflexion. Faire le lien entre les réformes qui touchent les travailleurs et les tentatives de
privatisation des facs. « Identité nationale », « travailler plus pour gagner plus », « mérite » : le rapport au monde du travail est de plus en plus modifié par cette idéologie. La question de
l’immigration aussi doit être débattue dans les facs.
Propos recueillis par Adrien Nicolas.
LE MINISTERE S'ENGAGE A "REFORMER" L’ENSEIGNEMENT PROFESSIONNEL
Les filières scolaires BEP (2 ans) et Bac Pro (2 ans) vont fusionner en un Bac Pro de 3 ans. L'objectif de cette "réforme" serait d'augmenter le nombre d'élèves se présentant au Bac Pro
(actuellement, seulement 50% des élèves en section BEP arrivent au bac pro).
Darcos, dans sa conférence de presse du 11 décembre 2007, présente cette réforme comme une promotion de l'enseignement professionnel, car il deviendrait, selon lui, un baccalauréat à part
entière.
Cette réforme ne tient aucun compte du rapport Prat, qui, en septembre 2005 concluait que "Le parcours en 3 ans n'est qu'un élément de réponse qui ne concerne qu'une faible partie des publics ",
car ce "dispositif est trop rigide". Ce parcours en 3 ans pénalise les élèves qui sont contraints de quitter la formation au bout de 2 ans. Jusqu'à présent, ces élèves quittaient l'enseignement
professionnel avec un diplôme en poche : le BEP. Avec cette réforme, ils se retrouveront sans aucune qualification officielle sur le marché du travail et seront de la véritable “chair à
patrons”.
Quant aux 50% des élèves qui se présentaient déjà à l'examen, ils verront avec cette réforme leur temps de formation diminuer de 25%. De plus, Darcos prépare la disparition des options et donc
des spécialités dans les lycées technologiques, en premier lieu, les spécialités industrielles.
Quelle que soit leur situation, cette réforme ne profite pas aux élèves, ni aux enseignants, dont le nombre de postes va nettement diminuer.
La conséquence inévitable de cette réforme, son véritable but, (mises à part les économies d'investissement de l'Etat dans l'enseignement) est la " production " de travailleurs sans
qualification, facilement exploitables, et le contrôle du patronat local sur l'enseignement professionnel. Il s'agit bien d'une contre-réforme, d'une attaque de plus du libéralisme sur
l'enseignement.
Marie Geaugey
INTERVIEW
Pour comprendre toute la portée du sujet nous avons voulu laisser la parole à Branko Timarac (SUD Education), professeur d'histoire en collège.
Darcos veut faire fusionner les lycées professionnels et les lycées technologiques en "lycées des métiers" . Dans quelle mesure cette fusion met-elle les élèves à la libre disposition
du patronat local ?
C'est le patronat local qui décidera des options et des filières en fonction des besoins locaux. Les patrons auront plus de poids dans les conseils d'administration des lycées et pourront
imposer leurs vues. C'est également le risque de voir se régionaliser les diplômes et formations et de perdre le cadre national du diplôme ainsi que de voir apparaître des diplômes maison (ex :
un accord entre le ministère et Citroën en 2003 pour un diplôme d'apprenti Citroën).
Quelles conséquences cette réforme aura-t-elle sur le nombre de postes d'enseignants ?
On parle de 22000 postes d'enseignants en moins si cette mesure passe. Mais il n'y a pas de chiffrage officiel.
Darcos parle de supprimer les spécialités dans les lycées technologiques, en premier lieu, les spécialités industrielles. Comment Darcos va t'il s'y prendre pour supprimer
progressivement ces options ?
Je pense qu'il va annoncer que ces spécialités ne sont pas reconnues par le marché du travail et qu'elles doivent donc disparaître. Egalement, ce sont les régions qui décideront puisque ce sont
elles qui sont responsables des lycées et de la formation professionnelle.
Propos recueillis par M.G.