Dimanche 17 février 2008
Nicolas Sarkozy, dans ses vœux aux français, a parlé de sa volonté de mettre en oeœuvre une "politique de civilisation" pour que la France soit l'âme de la nouvelle renaissance dont le monde a besoin. En précisant lors d'une conférence de presse le 8 janvier, il a fait le lien entre sa campagne présidentielle, où "les valeurs ont tenu une place centrale", et sa volonté de bâtir cette politique de civilisation. Pour lui, les valeurs concernent "la vie, la morale, l'autorité, la culture, l'intégration, le civisme". En faisant allusion aux idées du philosophe Edgar Morin, il affirme vouloir "remettre l'Homme au cœur de la politique", et faire une politique de la vie, nous donner une philosophie de la vie, semble-t-il. Cette nouvelle philosophie est nécessaire car on vit, selon le président, une crise profonde, il nous manque des repères, nous sommes en manque d'idées et de foi. Voilà pourquoi il nous faut une politique de civilisation.

"La politique de civilisation, c'est la politique qui est nécessaire quand il faut reconstruire les repères, les normes, les règles, les critères". Sarkozy affirme un parallèle entre notre époque et les grandes transformations sociales du passé.

"Ce n'est pas la première fois que cette nécessité s'impose. Elle s'est imposée à chaque fois qu'un grand choc politique, économique, technologique, scientifique est venu ébranler les certitudes intellectuelles, la morale, les institutions, les modes de vie". Il nous informe que tel était le cas avec la Renaissance, les Lumières, La Révolution industrielle, mais aussi le réformisme de l'après-guerre, l'école de Jules Ferry : la laïcité aussi était le fruit d'une "politique de civilisation".

En somme, la mondialisation a profondément changé le monde, nos anciennes valeurs et nos anciens modèles sociaux ne correspondent plus à la réalité, la société est en crise, il y a urgence, la politique de civilisation est la seule réponse valable.

Mais les arguments développés ici par Sarkozy n'ont rien de nouveau. Ils forment les bases d'un autre projet politique dont les résultats sont bien en évidence - le projet articulé il y a près d'une décennie par T.Blair et G. Schroder dans leur fameuse " Troisième Voie ". En souhaitant se débarrasser des idées de la gauche traditionnelle, pour mieux accommoder la société à l'assaut du capitalisme libéral qui étaient en cours, Blair, en concertation avec Schroder mais aussi Clinton aux Etats-Unis, avait présenté la troisième voie comme la voie "nécessaire et inéluctable" pour sortir la société de la crise. Quel était le contenu de cette politique ? Sur toile de fond de changement technologique, bouleversement profond provoqué par la mondialisation, structures sociales inadaptées à la nouvelle situation, nécessité de rattraper le retard sur le reste du monde, vielles idées désuètes, on a vidé le projet social-démocrate de tout son contenu social. Au lieu d'indemniser les chômeurs, il fallait les " inciter " à trouver de l'emploi, il fallait " moderniser " la fonction publique en précarisant d'avantage ses employés, la " réforme " de l'éducation nationale a continué, ainsi que celle de la santé publique, l'audiovisuel et d'autres. En contrepartie, les nouveaux adhérents du social libéralisme ont eu droit à une " nouvelle " idéologie, non plus basée sur les valeurs de la gauche, mais sur des " valeurs " tout court. Selon Blair, c'était des " valeurs fondamentales " qui donnaient sa cohérence à la société, qui permettaient aux communautés de se constituer et aux citoyens de se reconnaître entre eux. Ces valeurs fondamentales étaient aussi qualifiées de " traditionnelles " par Blair. Communauté et valeurs traditionnelles sont devenues les mots-clefs du projet de Blair. Mais quelles sont ces valeurs : famille, communauté, nation. A la base, une culture commune, des valeurs auxquelles tout le monde adhère. On voit la même pensée dans le discours de Sarkozy quand il demande :

"Et qui ne voit que la culture commune ou la morale partagée, qui nous permettent de nous parler, de nous comprendre et de nous supporter sont des valeurs de civilisation qui conditionne notre vie quotidienne ? Qui ne voit qu'à la violence, à l'insécurité, à la peur de l'autre qui engendre le rejet, l'exclusion et le repli sur soi nous devons opposer la politesse qui est une forme de respect, l'autorité qui est l'expression d'une légitimité, l'éducation qui socialise et qui émancipe".

Cette insistance sur la culture commune et les valeurs partagée font partie de ce que le Marxiste britannique Terry Eagleton a nommé le "consensus culturel" qui sous-tend le projet des états néolibéraux occidentaux aujourd'hui. L'immigration de masse vers l'Europe dans les décennies après la seconde guerre mondiale, et les luttes menées par ces immigrés pour faire prévaloir leurs droits, ont transformé le Royaume Uni, comme bien d'autres pays européens, en société multiculturelle. Aujourd'hui, au nom de la "cohésion sociale" le parti Travailliste insiste sur le fait que ces immigrés doivent souscrire aux "valeurs" du pays s'ils veulent continuer à y vivre. Au lieu d'avoir des droits inaliénables, les immigrés et leur famille doivent se soumettre aux valeurs dites "britanniques" pour avoir droit à quoi que ce soit. Dès maintenant, pas de droit sans "responsabilité" civique. Cette formule a été développée par l'universitaire américain A. Etzioni, l'un des pères fondateurs du communautarisme américain, très influent vis-à-vis de Clinton et de Blair. Cette forme de communautarisme insiste sur la priorité de la cohésion sociale, et met en avant les responsabilités des citoyens envers leur communauté et la nation. Et les valeurs sont celles de la droite : respect, obéissance de l'autorité, patriotisme, famille…la culture, c'est la culture européenne. Sarkozy se fait l'écho de cette pensée communautariste quand il dit :

" Maintenant, il s'agit d'aller au fond des choses, c'est-à-dire de s'occuper de ce que l'on veut enseigner à nos enfants, de ce que l'on veut leur transmettre comme connaissances, comme valeurs, comme culture, bref de fixer quel idéal humain nous voulons leur proposer et d'organiser les études, les programmes, les rythmes, la formation des enseignants pour y parvenir. "

Pour Sarkozy, il s'agit de bâtir une école "du savoir, de la culture, du respect, de la civilité." On inculque le goût d'apprendre, la curiosité intellectuelle, l'ouverture d'esprit, le sens de l'effort et du travail de la pensée, mais aussi le respect de l'autorité du professeur et la politesse, le civisme. Toutes les "questions sociales" peuvent être réinterprétées dans l'optique de ce nouveau communautarisme. Les émeutes au Royaume-Uni en 1991 sont dûs, non pas à l'exclusion sociale de la population musulmane de certaines villes du nord, mais par leur refus d'intégrer la société britannique. Ces populations sont criminalisées d'un côté, puis on exige d’eux de faire preuve de volonté d'intégrer la société britannique. Après, le Parti des Travailleurs a instauré les tests de nationalité pour les immigrés. Faire passer les "réformes" néolibérales tout en désignant comme bouc émissaire ceux qui ne partagent pas "nos valeurs", tel est le jeu joué par le Parti Travailliste depuis des années. Sarkozy nous parle de "valeurs" pour faire oublier le fait qu'il entend détruire tous nos acquis sociaux et précariser des couches entières de la société, tout en enrichissant ses amis les patrons. On l'a déjà vu avec la mort annoncée de la télévision publique. La culture de Sarkozy, c'est l'argent et tout ce qui va avec, les top-models, le bling-bling, les jets privés, les yachts. Mais il ne peut seulement réussir son projet avec l'aval d'une partie de la gauche. Si les directions syndicales n'étaient pas tellement éblouie, Sarkozy ne parviendrait pas à mettre en œuvre sa politique de civilisation.

Catherine Curran
Par Association Marque Page - Publié dans : N°2 d'AntiCapitaliste
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